L'échec des Bréguets

Comme je l'ai indiqué dans le texte précédent nous sommes arrivés à Roye le 11 mai 1940. Le groupe 1/54, qui utilisait aussi des Bréguets, était stationné à Montdidier.

Administrativement les deux groupes étaient réunis sous le nom de Groupement 18. Cette formation était sous les ordres d'un général.

Le 10 mai les Allemands avaient commencé leur offensive et envahi la Belgique. Les groupes 1/54 et 2/54 reçurent, le 12 mai, l'ordre d'intervenir, principalement sur les axes Liège-Tongres et Maëstricht-Tongres. Le 2/54 mit en ligne 7 avions et le 1/54 11 avions.

Malgré une très forte réaction de la DCA adverse la mission fut accomplie par le 2/54 mais, malheureusement, avec la perte d'un équipage. Le mitrailleur fut tué et le pilote blessé.

A son retour sur le terrain un autre Bréguet, le n°20, précisément celui dont j'assurais l'entretien, comme second mécano, avait encore ses bombes à bord, le pilote n'ayant pas trouvé l'objectif. Ordre fut donc donné au pilote de larguer ses bombes dans un champ avant d'atterrir. C'était la règle en pareil cas. L'ennui c'est que je me trouvais, avec d'autres mécanos, dans un champ bordant le terrain. Non loin de là se trouvait aussi, entouré de son état-major, le général commandant le groupement 18.

Le pilote fit un tour de piste et, malencontreusement, fit une erreur d'appréciation et choisit notre champ pour déverser ses bombes. Il suivit un axe qui passait à environ 50 m de nous et du Général. Je vis alors les bombes tomber et, par suite de leur retard, ricocher sur le sol et faire des bonds en tournoyant….

J'étais pétrifié. Un ancien me cria "couche-toi N de D !". Je m'affalais sur le sol et les détonations retentirent….

Ayant relevé prudemment la tête, je vis, un peu plus loin, la casquette du général émerger lentement des hautes herbes…..bientôt suivie par celles, moins richement décorées, des membres de son état-major……

Le groupe 1/54 eu beaucoup moins de chance que le nôtre. Lorsque ses onze avions arrivèrent sur leurs objectifs il furent accueillis par un feu extrêmement nourri de DCA de petit calibre. Celui ci formait un barrage très dense, qu'il fallait cependant traverser.

Un ouvrage rédigé par le général Seive et intitulé : "L'Aviation d'assaut", publié en 1948 par Berger-Levrault, retrace, dans un paragraphe, le drame vécu par l'un des équipages de cette mission. Il s'agissait de celui du Lieutenant Delattre, pilote, et de l'adjudant Di Mattéo, mitrailleur. Je cite : "…….malgré le feu qui dévore le côté droit de son appareil Delattre a lâché ses bombes sur les voitures qui sautent avec leur chargement. Mais à son tour son deuxième moteur est en feu ! Qu'importe ! Delattre qui a dépassé le but, vire malgré les flammes qui lui lèchent le visage ; il revient sur la colonne et décharge encore, au ras des véhicules les chargeurs de son canon et de ses mitrailleuses. Et jusqu'au bout, maître de son appareil, qui n'est plus qu'une torche fulgurante, Delattre le dirige sur les camions têtes de colonne sur lesquels il s'écrase avec son mitrailleur Di Mattéo. "

Finalement seuls trois avions rentrèrent au terrain. Les membres des équipages des autres appareils furent tués, blessés ou faits prisonniers.

Cette mission sonna le glas de l'aviation d'assaut française de 1940. Dorénavant, et aussi à cause de la pénurie des équipages et des avions, les Bréguets accomplirent leurs missions, jusqu'à l'armistice, à une altitude de 900 à 1000m et furent, assez fréquemment, accompagnés par la chasse.

Le Bréguet n°20, celui qui nous avait fait si peur le 12 mai, fut détruit par la DCA allemande le 16 mai. Il explosa en vol.